Un ami vivant en ville me parlait récemment du plaisir qu'il avait à sortir de son immeuble, à descendre la rue pour aller s'approvisionner chez l'épicier arabe du coin :
« Je me rends compte, me disait-il, que je me suis attaché à cet homme. Sa gentillesse, sa disponibilité me touchent, son ouverture me rejoint toujours là où je suis, ses commentaires sur les
petits événements de notre quartier sont d'une qualité rare, son humour tendre, dénué d'ironie, donne un goût de bon et de joyeuseté aux petits incidents de l'existence...
« Le bonjour ravi qu'il a, chaque fois que j'entre dans sa boutique, est comme une bouffée d'oxygène. Il m'appelle par mon nom, me demande des nouvelles de ma mère qu'il a entrevue il y a quelques
années, connaît les résultats scolaires de ma fille et d'autres sujets. Il ne parle jamais de politique et ne se perd pas en généralité ou en lieux communs. Avec lui, c'est toujours concret,
actuel, proche de la vie.
« Il ne se contente pas de me dépanner, il alimente une relation qui est bonne pour moi. Je me sens bien avec lui, confiant, disponible à ces moments d'échange et de partage.
« Bien sûr, je sais que ses prix sont supérieurs de quelques 10 à 15 % à ceux pratiqués par la plupart des supermarchés de la périphérie voisine, mais j'accepte de bon cœur de payer ce supplément.
C'est, en quelque sorte, une taxe à la convivialité.
« Il connaît tout le monde, parle à chacun. Il est un régulateur d'émotions, de celles qui auraient tendance à s'enflammer dès qu'il y a un incident et à produire un germe de conflit, une
possibilité de violence...
« Et le jour où cet épicier disparaîtra, c'est vraisemblablement un peu plus de violence qui se répandra dans mon quartier et un peu moins de vie dans ma rue, moins de confiance en moi dans
l'autre. »
J'écoutais mon ami et je songeais combien il est important de pouvoir échanger, partager ou simplement parler avec des proches et des moins proches, avec le sentiment d'être reçu, entendu, de faire
confiance à ce qui peut surgir d'une mise en commun, et de garder ainsi espoir en l'homme. »
Toute personne qui communique avec le meilleur d'elle-même est à sa façon un agent de changement pour un monde plus libre.
Jacques SALOME